10h30. Sur la Via della Conciliazione, où défilent pèlerins et curieux, des camions grues s’affairent. Ils installent des barrières d’aluminium, déplacent les palmiers en pot, installent des échafaudages destinés aux media.
Pour les funérailles du souverain pontife, vendredi prochain à 10h00, la municipalité s’apprête à accueillir 2 millions de visiteurs, ou peut-être même le double, Il avait fallu trois ans à la ville pour préparer le Jubilé de l’an 2000. Elle ne dispose aujourd’hui que de trois jours…
Au bout de l’artère qui mène au Vatican, le village des media a poussé, en quelques jours. Sous une armée de paraboles et dans un dédale de câbles, une cinquantaine de camionnettes immatriculées dans le monde entier, et des studios télé improvisés attirent les badauds. Les présentateurs vedette, vêtus de costumes et tartinés de fond de teint, assurent des émissions en direct sur des podiums de fortune. Objectif des caméras : cadrer le journaliste, sur fond de coupole de la basilique Saint-Pierre. Les plus grandes chaînes du monde ont même réservé à prix d’or, et de longue date, les terrasses des édifices environnants, hôtels, écoles, palais et hôpitaux.
Nous, à Pèlerin, logeons chez les Assomptionnistes, dans la belle bâtisse de Due Pini, à deux kilomètres à l’ouest du Vatican. Soit à 5 minutes en scooter, mode de transport éminemment romain que j’ai adopté avec bonheur.
17h30. Au moment où sonne le glas, je suis encore en train d’attendre mon accréditation pour la salle de presse du Saint-Siège. Il me faudra plus de 7 heures d’attente pour obtenir le fameux sésame. Les grands écrans installés au Vatican retransmettent en direct le transfert du corps du pape de la salle Clémentine à la basilique Saint-Pierre.
Douze porteurs en costume gris foncé et gants blancs, les « sediari », encadrés de gardes suisses, portent la dépouille. Mains jointes tenant un chapelet, mitre blanche, vêtements rouges : aucun apparat ne peut masquer pas la maigreur du corps souffrant. Des chaussures de cuir rouge remplacent les traditionnelles « pantoufles » pontificales. Un symbole pour ce pape sportif qui a baroudé tout autour de la terre.
Le Camerlingue, Mgr Martines Somalo, guide le cortège funèbre qui compte près de soixante-cinq cardinaux. Pour son dernier voyage terrestre, le pape est accueilli par les applaudissements des 150 000 personnes massées place Saint-Pierre. Après une cérémonie d’une heure et demie, son corps est finalement exposé au bout de la nef centrale, sous l’autel de la Confession.
21h00. Les portes de la basilique s’ouvrent enfin pour les fidèles venus tôt ce matin de toute l’Italie, et parfois de l’autre bout du monde, saluer la dépouille de leur pape. Tout le long de la Via della Conciliazione, des barrières d’aluminium dessinent un chemin de 10 mètres de large où attend une foule hétéroclite. A l’entrée de ce fleuve impressionnant, des bénévoles en dossard de couleur –la Protection civile italienne mobilise à elle-seule 5000 volontaires de tout le pays- distribuent de l’eau, du jus de fruit, et des couvertures pour les enfants. Un service d’ordre souriant, et néanmoins efficace, seconde la police.
Une fois à l’orée de la place éclairée comme en plein jour par des projecteurs, les visiteurs avancent, de barrière en barrière, par petits groupes. Sur le passage des fauteuils roulants, les gens s’écartent sans sourciller. Cols romains et voiles font souvent office de coupe-file… La carte de presse, malheureusement, non. Les hauts-parleurs diffusent, en italien, français ou polonais, des textes d’Evangile.
Mais la ferveur n’est plus la même que lors des rassemblements des jours précédents. L’atmosphère évoque plutôt la kermesse paroissiale : on prépare les appareils photo, on se retourne pour s’étonner de la foule immense qui court jusqu’au château Saint-Ange, on discute avec son voisin du successeur idéal de Jean-Paul II, on plaisante avec les étudiants chargés du service d’ordre. « Plus que 10 minutes ! » annonce l’un d’eux. Vito, militaire de 43 ans, est venu en voiture avec un ami de Brindisi, à 6 heures de Rome : « J’ai senti que je ne pouvais pas faire autrement que de venir, » explique-t-il. Depuis plus de 5 heures, il attend, dans la bonne humeur. Et dès demain après-midi, il repart en sens inverse.
Le P. Nicolas, grand Libanais de 33 ans, étudiant à Rome, veut voir celui qui, pour lui, est déjà un saint. « Mais ce corps mort n’est pas vraiment important, précise-t-il. Car Jean-Paul II est toujours avec nous par son âme. » Au pied des marches qui mènent à la basilique, la dernière barrière du service d’ordre s’ouvre, et notre groupe de pèlerins se hâte jusqu’aux lourdes portes. Un véritable fleuve humain parcourt la nef de marbre d’un pas rapide. Au bout, est exposé le corps sans vie, les pieds tournés vers l’assemblée, entouré de quatre gardes suisses, et veillé par un cierge pascal -signe de résurrection.
Le visiteur peut s’approcher à vingt mètres de lui. Appareils photos, caméscopes et téléphones portables capturent une dernière image du souverain pontife. Ce n’est pas l’image que je garderai de lui. Trop gris, trop figé, si fragile. Pour moi, depuis samedi, 21h37, l’athlète de Dieu est ailleurs… Pressés par le service d’ordre désireux de conserver un flux constant de visiteurs, les uns se signent, d’autres posent rapidement le genou à terre. Les flashes des reporters postés aux premières loges crépitent, et immortalisent sur les mêmes bobines visiteurs et proches du pape –cardinaux, sœurs polonaises du Vatican, personnel de la cité- qui prient autour de lui.
Dans les contre-allées, des fidèles se recueillent, debout ou à genoux. Ici, un père d’une trentaine d’années tient sa fillette de 8 ans par les épaules, la tête inclinée sur celle de la blondinette. Plus loin, des pompiers en uniforme prient devant l’autel d’une chapelle latérale. Là, une vieille femme assise sur le bord d’un confessionnel pleure en silence. Une franciscaine, agenouillés, égrène un chapelet, les yeux clos.
Un groupe de scouts, short bleu et sac-à-dos, défile en silence. Zosia, 38 ans, et son filleul Matteusz, 18 ans, Polonais installés à Chicago (Etats-Unis), portent le drapeau rouge et blanc de leur patrie, épinglé sur la poitrine. Leur avion a atterri à 14h45 à l’aéroport de Rome-Fiumicino. Après avoir posé leurs bagages à l’hôtel, ils sont venus attendre leur tour. «Mon deuxième prénom, c’est Karol, comme le pape, car je suis né pendant un de ses voyages dans ma ville de Gdansk, en Pologne, explique l’adolescent aux cheveux longs. Ce soir, je suis venu le voir comme je viendrais rendre visite à un ami. Je le trouve serein et souriant, sur son lit de mort. » Sa marraine, épuisée par le trajet et par la tristesse, ne trouve pas les mots pour exprimer ce qu’elle ressent. Elle sait simplement que chez elle, tout le monde attend le récit de son voyage. La rumeur annonce qu’un million de Polonais rallieraient Rome dans les jours à venir.
Basia et Zosia, 57 ans, sont déjà, arrivées, cet après-midi même, de Bornemouth, en Angleterre, où elles sont toutes deux professeurs. Basia a un lien très particulier avec le pape : jeune prêtre, Karol Wojtyla fut curé de sa paroisse de Wadowice, en Pologne. Evêque, c’est lui qui l’a confirmée ! Et plus tard, elle a randonné en montagne à sa suite, alors qu’il s’occupait d’étudiants. « Quand je me souviens de ce grand sportif et que je vois son corps malade aujourd’hui sur son lit de mort… lâche-t-elle avec émotion. Je regrette de ne pas être venue plus tôt, quand il était malade. Je pensais qu’il était immortel. » Son amie Zosia, elle, retiendra de ce pape une étonnante leçon de vie : « Ces dernières semaines, il nous a appris comment mourir. Dans la dignité. Ma mère a 86 ans, et je sais que cela lui a donné beaucoup de courage. »
Alors que le chapelet des visiteurs s’égrène à la sortie du vatican, un flot continu de croyants afflue au début de la Via della Conciliazione. Certains arrivent directement de la gare ou de l’aéroport, comme cette femme qui tire une valise à roulettes. Ceux qui attendent, serrés contre les barrières de la Via della Conciliazione, savent que la nuit risque d’être longue. D’autant plus que la basilique fermera ses portes entre 2 heures et 5 heures.
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